Témoignage
Claire Charrier - Témoignage
Directrice de l’Entreprise à But d’Emploi l’EBECOB
Entreprise ayant pour fonction de créer des emplois manquants sur le territoire et adaptés aux personnes privées durablement d'emploi.
Espace géographique continu de taille variable, au sein duquel l'expérimentation est pilotée par un comité local pour l'emploi.
Elle concerne les personnes désireuses de travailler, mais dans l'impossibilité de trouver un emploi depuis au moins un an.
L'ETP est une unité de mesure permettant de quantifier le travail effectué par une ou plusieurs personnes par rapport à un temps de travail plein (ex : un contrat à 80 % équivaut à 0,8 ETP).

Pouvez-vous vous présenter et expliquer votre implication dans l’expérimentation Territoires zéro chômeur de longue durée ? Je m’appelle Claire Charrier. Je suis directrice de l’Entreprise à But d’Emploi l’EBECOB depuis octobre 2023. Avant cela, j’avais rencontré la personne qui portait le projet à ses débuts et j’avais trouvé la démarche très intéressante. A la suite de cet entretien je suis devenue bénévole et membre du conseil d’administration de l’association qui portait l’EBECOB, mais sans être impliquée dans le fonctionnement quotidien. Au fil du temps, il y a eu plusieurs difficultés et échecs dans le recrutement des directions de l’EBECOB. En tant que membre du conseil d’administration, j’observais ces difficultés et je savais que j’avais un profil qui pouvait correspondre, même si franchir le pas n’était pas évident. À un moment, le bureau a exprimé le besoin de recruter une direction pour une période de transition. Je me suis dit que je pouvais tenter cette mission temporaire. Finalement, dès que j’ai commencé à exercer cette fonction, j’ai été profondément intéressée et engagée par le quotidien du poste. Comment avez-vous vécu vos premiers contacts avec l’expérimentation ? Lors de mes tous premiers contacts, j’avais l’impression que Territoires zéro chômeur de longue durée relevait presque de l’utopie. L’idée me semblait belle, mais difficilement réalisable. En entrant dans le travail de direction, cette impression a évolué. Ce qui m’a frappée, c’est l’ampleur du champ des possibles. C’est un cadre qui oblige à se réinventer en permanence, à faire preuve de créativité, et surtout à rester à l’écoute des personnes. Ayant travaillé auparavant dans l’industrie des services, j’avais gardé un rapport très abîmé au monde du travail. Ici, pouvoir adapter l’organisation aux capacités réelles des personnes, tenir compte de leur ressenti et de leur parcours, a profondément changé ma vision. Avec le temps, j’ai compris que ce n’était pas une utopie, mais un modèle exigeant, complexe, et profondément humain. Cette expérimentation a-t-elle changé quelque chose pour vous, personnellement ou professionnellement ? Oui, très clairement sur le plan professionnel. J’avais renoncé à des postes de cadre classiques et j’exerçais en tant qu’indépendante, avec une activité plus morcelée. Cette organisation me convenait, mais elle était très éloignée de ce que j’avais connu auparavant. Reprendre un poste à temps plein, avec un fort engagement, a été un vrai tournant. Je n’étais pas allée jusqu’au burn-out dans ma carrière précédente, mais j’en étais proche. Aujourd’hui, je suis fière de l’exemple professionnel que je donne, notamment à mes enfants. Quels sont les principaux apprentissages que vous tirez de cette expérience ? Le premier apprentissage est celui de la bienveillance appliquée au quotidien, concrètement, dans le travail. J’ai aussi découvert le champ du travail social, que je connaissais peu auparavant, et qui est très différent du monde associatif classique. Un autre apprentissage important concerne le management. Même avec une équipe réduite, il faut composer avec des personnes qui n’ont pas toutes les mêmes repères professionnels, ni les mêmes capacités. Apprendre à travailler avec ces limites, à les comprendre et à les accompagner, est un apprentissage permanent. Avec le recul, pensez-vous encore que ce projet est utopique ? Non. Je vois très concrètement les effets de l’expérimentation : des personnes qui retrouvent de la confiance, qui redressent les épaules, qui peuvent à nouveau envisager des projets de vie, comme acheter une voiture ou stabiliser leur situation. Mais je vois aussi l’usure, la fatigue, et les limites. C’est un projet qui demande beaucoup d’énergie. Quelles sont les principales difficultés rencontrées aujourd’hui ? La complexité du financement est une difficulté majeure. Les exigences en matière de reporting sont nombreuses, parfois redondantes, et pas toujours cohérentes entre elles. Cela demande un travail important de compréhension et d’ajustement. Il y a aussi une difficulté liée au fait que de nombreuses fonctions sont occupées par des personnes issues de la privation durable d’emploi. Cela implique un accompagnement renforcé, des consignes très détaillées, un suivi constant. Ce fonctionnement est très différent de celui de l’entreprise classique, et nécessite d’avancer pas à pas. Avez-vous constaté une évolution dans les pratiques depuis votre arrivée ? Oui, même si les causes profondes des difficultés existent toujours. Il y a aujourd’hui davantage de stabilité, moins de crises aiguës, et une meilleure compréhension du cadre professionnel. De l’extérieur, on me dit que cela se voit, même si, de l’intérieur, il est parfois difficile de prendre du recul. Qu’est-ce qui vous donne aujourd’hui le plus de satisfaction dans ce projet ? Ce qui me touche le plus, ce sont les entretiens de fin de période d’essai, lorsque la personne prend conscience qu’elle est désormais en CDI. À ce moment-là, elle mesure ce que cela change pour elle, et ces échanges sont souvent très forts. Le CDI n’est pas seulement un contrat : c’est une réparation. Beaucoup de personnes n’avaient jamais connu cette stabilité. Le CDI permet de se reconstruire, de sortir de la peur, et de retrouver une place durable dans le monde du travail. Selon vous, quels sont les facteurs de réussite de l’expérimentation sur votre territoire ? Notre territoire est très rural et marqué par une réelle pauvreté. Ici, un SMIC permet de vivre dignement, ce qui rend le retour à l’emploi réellement transformant. Il existe aussi une forte complémentarité avec les acteurs locaux, notamment autour de l’épicerie sociale et solidaire, des ateliers, et des actions collectives. Les salariés de l’EBE sont volontaires et force de proposition. La reconnaissance par les collectivités est également un facteur important : nous ne nous sentons pas stigmatisés, ce qui renforce la confiance et l’engagement. À l’approche de la troisième loi, que souhaiteriez-vous voir évoluer ou être consolidé ? Il me semble essentiel de pérenniser l’équipe projet, de lui donner une stabilité et une légitimité claire. Il faudrait aussi clarifier le portage territorial : aujourd’hui, le territoire est trop complexe, avec trop de collectivités impliquées sans qu’aucune ne porte réellement le projet. Une collectivité clairement identifiée comme pilote serait un vrai point d’appui. Et le maintien du CDI. Pour finir, comment résumeriez-vous l’expérimentation Territoires zéro chômeur de longue durée ? C’est un projet qui propose à des personnes durablement privées d’emploi un contrat à durée indéterminée, à temps choisi, en développant des activités à partir de leurs compétences et de leurs capacités réelles. C’est une autre manière de penser le travail, en mettant l’humain au centre, sans nier les exigences du monde professionnel.— Claire Charrier
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