Témoignage

Jean-Charles Lohé - Témoignage

Maire de Locmalo et co-président du CLE du Centre Ouest Bretagne
Photo de profil de Jean-Charles Lohé
Pouvez-vous vous présenter et expliquer quelle est votre implication dans l’Expérimentation, et depuis quand ? Je suis Jean-Charles Lohé, maire de Locmalo, l’une des quatre communes mises en lice dans l’Expérimentation. Je me suis impliqué dans l’Expérimentation avant même qu’elle soit validée : j’étais déjà présent lors du premier programme, quand notre territoire faisait partie des premiers à ne pas être retenus. Il a donc fallu porter le projet très en amont, puis le maintenir dans la perspective de la deuxième loi, ce qui a été plus complexe, mais nous l’avons malgré tout fait. Pour mon parcours, j’ai travaillé pendant vingt ans dans le logement social, sur le volet bâtiment, en maintenance de patrimoine. C’était un travail très ancré dans le terrain, au contact direct des habitants, notamment dans des quartiers prioritaires. J’y ai vu de près la pauvreté et la précarité. En devenant maire, j’ai réalisé que ces réalités existaient aussi sur notre territoire, de manière plus discrète. C’est ce qui m’a conduit à m’engager dans l’Expérimentation et à proposer à mes collègues du conseil municipal de positionner la commune dans cette démarche. Comment tout a-t-il commencé pour vous ? Quelles ont été vos motivations profondes pour vous engager dans ce projet ? C’est directement lié à mon parcours personnel. J’ai toujours eu un engagement social assez naturel. Même si aujourd’hui je suis cadre et maire, je n’ai pas toujours été « au chaud ». J’ai connu, plus jeune, des fins de mois compliquées, à compter chaque franc. Je sais donc d’où l’on peut venir et à quel point on peut aussi retomber. Cette lucidité sur les trajectoires de vie me rend particulièrement attentif à l’accompagnement des personnes les plus précaires. L’Expérimentation fait écho à cela : elle propose autre chose que des réponses simplistes à des situations complexes. Si vous repensez à vos débuts dans l’Expérimentation, quels étaient vos ressentis ? Aviez-vous de l’espoir, des doutes, des interrogations ? Ce n’était pas simple. Il a fallu s’organiser, travailler énormément. Même avec de bonnes idées et de bons accompagnements, c’est un projet très chronophage. On a tous une capacité limitée, et les journées ne font que 24 heures. Cet aspect-là peut vite être fatigant. En même temps, il y avait un véritable enthousiasme, l’envie de trouver des solutions. La première vraie interrogation a porté sur la notion de « temps choisi ». Ce n’est pas du tout dans le logiciel habituel du monde du travail : traditionnellement, c’est l’employeur qui fixe le temps. Là, on renverse la logique. Cela a été un premier contre-pied, puis il y en a eu d’autres : comprendre que l’entrée en EBE n’est pas automatique, qu’il existe tout un cheminement, des étapes intermédiaires, de l’accompagnement, parfois vers la formation ou d’autres solutions. L’EBE s’inscrit dans un parcours, et ce parcours peut aussi mener à des sorties vers l’emploi. C’est une méthode très pertinente, mais lourde à organiser. Elle s’adresse à des personnes qui n’ont pas toujours un bagage scolaire ou un parcours linéaire, et elle implique aussi leurs familles. C’est un accompagnement global. Pensez-vous que cette approche peut faire évoluer les mentalités sur la privation d’emploi ? Sur le droit du travail, la question du temps choisi reste délicate et déstabilisante. En revanche, sur la privation d’emploi, l’Expérimentation est extrêmement éclairante. Elle permet de sortir d’une vision administrative pour parler de parcours vers l’emploi. On comprend que le retour à l’emploi ne se décrète pas. Cela apporte une approche beaucoup plus proactive et plus juste. Le discours du type « il n’y a qu’à » ne correspond pas à la réalité vécue par les personnes. L’Expérimentation permet de changer ce regard. Y a-t-il des éléments ou des expériences qui vous ont particulièrement marqué au fil des années ? Ce qui m’a marqué, c’est la liberté de la démarche et les contre-pieds qu’elle propose. Elle ouvre des portes, notamment sur tout ce qui manque dans l’environnement de l’emploi. On voit très clairement qu’il existe de gros « trous dans la raquette ». Il y a aussi la quantité de travail nécessaire et la dimension profondément humaine du projet : les personnes en parcours, celles qui accompagnent, les élus, les partenaires… À chaque niveau, il faut comprendre des trajectoires, des fonctionnements, des limites. Cela demande du temps et une vraie capacité de remise en question, y compris chez les élus. Pour moi, c’est une expérience très nourrissante dans mon rôle d’élu. Le rapport du comité scientifique évoque parfois un temps de préparation jugé trop long. Quel est votre regard là-dessus ? Je pense que ce temps est nécessaire. On ne naît pas avec une maîtrise innée de ces sujets. L’accompagnement social est un métier à part entière. Pour prendre une image simple : lorsqu’on construit une école, même en étant enseignant, on ne sait pas immédiatement comment tout doit fonctionner. On se renseigne, on apprend, on s’acculture. Pour l’Expérimentation, c’est la même chose. On ne peut pas demander aux collectivités de prendre en charge un projet aussi complexe tout en leur demandant d’aller vite. Il faut être cohérent. Aller chercher des personnes pour les accompagner implique une responsabilité forte : on ne peut pas se permettre de bâcler les choses ou de les « planter » en route. Cette Expérimentation a-t-elle changé quelque chose pour vous, personnellement ou professionnellement ? Oui, forcément. J’avais déjà conscience de la précarité, mais je ne mesurais pas à quel point elle était présente, de manière diffuse, sur notre territoire. Les parcours sont multiples et parfois invisibles. Je pense notamment à une personne travaillant à l’épicerie, qui expliquait que son principal frein était le manque de confiance en elle. Grâce à l’accompagnement, elle a pu retrouver une forme de stabilité, même si tout n’était pas réglé. Ces dimensions-là – confiance, estime de soi – sont rarement prises en compte dans les réponses classiques à l’emploi. L’Expérimentation permet de les rendre visibles. Y a-t-il eu des moments difficiles ? Oui. Sur le plan organisationnel d’abord : des dysfonctionnements, des relations humaines parfois complexes. Il y a aussi la difficulté de voir certaines personnes en parcours rencontrer des échecs, parfois parce que le rythme n’était pas adapté. Et puis il y a la question du financement. Aller convaincre d’autres élus de contribuer financièrement, entendre des discours caricaturaux sur les personnes privées d’emploi, c’est rude. Ce sont des choses que l’on encaisse personnellement. Avez-vous le sentiment que l’Expérimentation a malgré tout fait évoluer les regards sur le territoire ? Oui, clairement. Des élus qui ont visité l’EBE et échangé avec les salariés ne repartent pas avec le même regard. Comprendre les parcours change la perception. Même si tout le monde ne devient pas un défenseur actif du projet, certains discours simplistes disparaissent ou, en tout cas, sont moins affirmés. Qu’est-ce qui vous rend aujourd’hui le plus fier dans ce projet ? Ce sont des choses très concrètes. Voir la voiture de l’EBE passer le matin pour emmener les salariés au travail, croiser cette réalité au quotidien, c’est très fort. Ce ne sont plus des dossiers, ce sont des personnes, des routines, une organisation qui fonctionne. Ce n’est pas une question d’ego. C’est simplement la satisfaction de voir que cela existe réellement, que cela marche. Selon vous, quels sont les facteurs clés de réussite d’une expérimentation comme celle-ci ? Le partenariat, avant tout : entre l’équipe projet, les collectivités, l’EBE. Et surtout, une compréhension claire des fondamentaux, en particulier la notion de parcours. Au début, l’obsession de l’exhaustivité m’a beaucoup interrogé. Vouloir « remplir » à tout prix fait perdre de vue l’essentiel : la qualité de l’accompagnement. Le parcours doit rester central. Si l’objectif devient uniquement quantitatif, alors le sens du projet se perd. À l’approche de la troisième loi, quels sont vos espoirs et vos inquiétudes ? Mon attente principale concerne le financement de l’équipe projet, qui doit être sécurisé dans la loi. Il ne peut pas reposer uniquement sur les collectivités, surtout en milieu rural. Je suis inquiet face à une logique de budgets constants, voire en baisse. Je suis aussi très vigilant sur le risque de dévoiement du projet, notamment s’il était placé sous une logique purement gestionnaire, avec des objectifs chiffrés de retour à l’emploi. Cela irait à l’encontre des fondamentaux de l’Expérimentation. Pour conclure, comment résumeriez-vous l’Expérimentation en quelques mots ? C’est une démarche qui propose un accompagnement global, inscrit dans un parcours, permettant un retour vers l’emploi ou vers une fin de carrière plus digne. Elle remet les personnes dans une dynamique sociale, redonne de la confiance, de la stabilité et du sens. Pour moi, c’est avant tout un cheminement humain.
— Jean-Charles Lohé

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